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Ode à la joie de peindre

 

Ce n’est pas l’enfance de l’art, c’est l’enfance de la joie de vivre, de peindre.



Il y a là, dans le travail de Denise Lachapelle, caché sous les décombres, derrière les sous-couches de ses tableaux, des dérives immenses, oublieuses d’un passé éteint, mais toujours fumant. Comme un temps en filigrane, une patience, une espérance, avant de découvrir la joie, simplement la joie. Abandon, risque, élan, ode à la joie de peindre.

Il y a partout, épars, dans l’art de Denise Lachapelle, une force d’abstraction reliée à une forme de communication aiguisée, attentive. Un balbutiement oublié, puis repris, fractionné, étudié à la loupe, sans doute hérité de ses études en arts graphiques, avant, ailleurs, dans une autre vie.

Dessiner l’œuvre. La peindre. Deux gestes qui semblent, au premier abord, diamétralement opposés. La plupart du temps, le dessin part d’un geste plutôt intellectuel, préparatoire, prémonitoire, aussi. Peindre est entré directement dans l’action, dans la nécessité, la spontanéité. Théâtre irrémédiable des formes, de la couleur sans réinterprétation, sans compromis. Comme si l’artiste se lançait à l’eau, dans l’eau bouillante de la vie. Créer est parfois lancer une bouteille à la mer.

Deux tableaux d’elle, par exemple, qui se combinent pour en faire un seul. Il pourrait, dans cette série, y en avoir cent, mille, tant leur pouvoir d’évocation semble inextinguible.

Tableau de droite. Ce qui ressemble à une forme animale, au-dessus de tout, et qui rappelle le gros méchant loup, celui qui traversait, la nuit, notre chambre d’enfance. Un fond beige, texturé. Comme des frottements poudreux, effacés, sur un tableau noir. Le loup saute, menaçant, terroriste. Il bondit au-dessus d’un obstacle imaginaire. Dessous, comme dans un autre cadre, un autre espace où se retrouvent des pieds, des mains. Des pieds qui ne touchent pas le sol, flottant au-dessus d’une forme morte, un corps d’absence, une marionnette désarticulée, oublieuse de la nuit claire du reste de la toile. À droite, des mains, encore. Il y a toujours une main quelque part chez Lachapelle, à bras ouverts. La main est beige, petite, délicate comme celle d’une petite fille. La main de l’enfant en caresse une autre, beaucoup plus grande, lourde, adulte, massive, presque esquissée. À gauche du corps endormi, encore des mains. Des mains dont les doigts sont délimités par un contour précis, chirurgical. Couleur sanguine. Un peu partout dans la composition, des textures. Herbe? Fourrure? Puits sans fond de sensualité, en tout cas.

L’autre tableau, celui de gauche, dans les mêmes tons, des beiges, des blancs sales, des marrons, de beaux noirs chauds, profonds. Des formes douces, ovoïdes, littorales, maternelles. Des formes rondes, des structures embryonnaires qui rappellent celles de la bouche, de l’œil, du cœur. Des formes qui se souviennent du passage de la mer, matrice de vie ; des protozoaires, des amibes ou autres, des moules, des huîtres arrêtées sur un fond de sable, peut-être.

Les œuvres de Denise Lachapelle semblent enracinées dans un profond silence. Paradoxalement, ses tableaux ne cessent pas de crier. La démarche artistique est là, d’une seule venue, d’un seul trait, double, jumelle, tant dans la peinture que dans la gravure. Aires d’encadrement et de liberté qui ne sont pas coupées l’une de l’autre mais qui dialoguent entre elles, s’interpellent pour ne faire qu’une seule œuvre.

Toujours chez elle, le corps est là, présent, témoin, du début à la fin. Des visages esquissés, des formes obscures, lentes, rapides, des cris, des chuchotements de couleurs, des jets de lumière, de sang. Sans trêve.

Certains artistes ne peuvent se confiner à un espace logique, bridé. Lachapelle peint. Elle peint des tableaux qui crient en silence. Écriture monastique, présence d’absence. Et partout, un sens riche de la couleur, de la composition, des textures, du mouvement. Denise Lachapelle est une impulsive, une intuitive. La peinture pour elle est un combat permanent vers un équilibre, ça se voit, se regarde.

Il y a longtemps que l’art a quitté les personnages. Mais il semble après tout que ce sont les personnages qui n’ont pas voulu le quitter. Chez Denise Lachapelle, ils se présentent le plus souvent sous forme de fragments. Fragments d’êtres, de corps. Bras, mains, pieds et jambes. Corps fragmentés dans le temps de l’espace.

La figuration en art était révolue, disait-on, mais comme ce que l’on nomme le retour du refoulé en psychologie, elle revient par la porte d’en arrière. Avec Denise Lachapelle, tout semble recommencer. Éternel recommencement, à l’image de ce que l’on voit inscrit, rupestre, dans les grottes ou sur les parois rocheuses, fragments de vies mémorielles. Denise Lachapelle est le peintre des recommencements.

 

Gilles Jobidon