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Les mains dans la peinture

 

Au commencement

Au plus lointain de l’histoire de la peinture,la main de l’artiste…la voilà physiquement dans la peinture. Trace encore vivante, de l’activité de l’homme du paléolithique supérieur qui laisse sa marque dans la grotte de Pech-Merle. En vaporisant par dessus sa main, posée à plat sur la paroi, le liquide pigmenté qu’il expulse de sa bouche , retirant ensuite sa main salie, il en laisse, par soustraction, les contours comme on pourrait encore aujourd’hui le faire avec un stencil et une bombe de peinture pressurisée. C’est une signature, une salutation, un geste qui traverse le temps, sort de la caverne et se met à dire :« Je suis une main humaine, je suis là agissante, je peins, je prends ma place sur la paroi et dans la durée magique de la mémoire. »

Présence

Devant la riche variété des œuvres de Denise Lachapelle nous chercherons non pas tant un fil conducteur qui nous imposerait sa continuité mais plutôt le loisir d’aller sans but précis où bon nous semblera et, un peu arbitrairement nous l’avouons, choisirons quelques œuvres où on peut lire, disons plutôt que des « représentations», des «présences» de mains. Les mains dans la peinture…ces mots peuvent susciter à notre esprit le ludique et salissant «finger painting » des enfants, ou encore l’activité du peintre lors qu’il met les mains à la pâte colorée. Je ne traduirai pas ici l’américain qui dit : «Art is a dirty job». Ingres(1832) Elles se font là l’image d’une volonté de puissance que le visage ne veut pas dire…

De Main de maître

À un autre niveau, ces mots, «les mains dans la peinture», peuvent susciter différentes représentations bien connues de mains dans, par exemple, l’inlassablement souriante Joconde ou dans l’incontournable rapprochement de la main créatrice de Dieu avec celle d’Adam au plafond de la Sixtine.

Évoquons parmi des exemples variés, se détachant, très dessinée sur le vert du fond, la main du personnage de droite du «Déjeuner sur l’herbe » de Manet ou encore les quatre mains de «Les Deux Frida» tableau de 1939 de Frida Kahlo .

Des mains, il y en aurait ainsi de très nombreusement présentes dans la peinture et dans son histoire. Souvent dans le portrait, elles se font voler la vedette par le visage, lieu du regard qui, paraît-il, est le miroir de l’âme. Elles peuvent ainsi, indiscrètes à leur manière, refléter le personnage plus crûment que l’ensemble du tableau comme dans le fameux Bertin de Ingres(1832) Elles se font là l’image d’une volonté de puissance que le visage ne veut pas dire..

La main au coeur…du sujet

Revenons à notre main préhistorique et retrouvons-la faisant le pont entre le «finger painting » et ces nombreuses mains présentes dans les différents souvenirs de l’histoire de l’art que nous venons de rappeler.

En ayant en tête ces rappels, rapprochons maintenant deux œuvres de Denise Lachapelle «Poussière de vie» et une autre collagraphie, « Le Mouvement», on aura affaire, dans l’une comme dans l’autre, au thème de la main, main dont l’image occupe, géométriquement, une partie importante de la surface de l’œuvre. Pourtant il ne s’agit pas de «représentation» d’une main dont on voudrait nous faire voir la peau ou encore le détail des articulations, il s’agit plutôt de mains expressives, même dramatiques, qui nous offrent à lire par leurs gestes, tout un monde d’émotions que l’artiste a confié aux lignes qui les constituent.

Dessinantes dessinées

Parfois chez Denise Lachapelle, certaines mains se font très discrètes et elles peuvent être, cachées plus que révélées par l’artiste. Dans l’œuvre intitulée «Il y aura toujours de la lumière» elles semblent avoir perdu les lignes de leurs doigts. Sont-elles, ces mains-là, celles de personnages «manipulés» par les aveugles forces qui habitent les géantes mains qui viennent d’en haut? Cet écart entre l’échelle de celles-ci et de celles-là inquiète comme une tragique image de la destinée humaine.

Cette intensité dramatique habite aussi «S’aimer à tort et à travers » ou encore «Rêve étrange» où la main dessinante est très crûment active dans les mains dessinées.C’est ici que, comme à Pech-Merle, l’artiste nous donne à voir sa main en action, véritable ouverture sur la gestation de l’œuvre, sur les gestes dont elle origine.

«Le geste»

On se souviendra peut-être, avant de conclure, de la «Fiancée juive» de Rembrandt, un tableau de 1668, qui est au Rijksmuseum d’Amsterdam et on s’aidera simplement de ce souvenir pour approcher «Le Geste», un acrylique sur bois où les mains se font très intimement véhicule d’une confidence silencieuse. C’est à un profond silence que nous devons aller chercher dans nos propres secrets que nous invite cette oeuvre de Denise Lachapelle.

D’ailleurs tout son œuvre, poursuivi à travers des gestes si intenses et si généreux, nous appelle ainsi à nous ouvrir à nous-même.

Édouard Lachapelle

(L’auteur n’a aucun lien de parenté avec l’artiste)